Atelier d’écriture – 09/2021

Un portrait, un lieu, un lien à créer. Deux contraintes imposées : un objet et une phrase. Saurez-vous les deviner ?

Le vol du stylo fétiche

Check-list et stylo en main, je fis le tour de la carlingue du biplace et commençai à cocher : frein de parking OK, roues bien, volets parfait, hélice OK. Jamais je ne négligeais la vérification post-vol.

C’est d’abord sa voix que je reconnus, à la fois empathique et directive. Puis sa silhouette féminine qui se découpait à contre-jour à l’entrée du hangar. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie femme en talons aiguilles se promène par ici. Elle s’adressait à Bruno, mon ami pilote. Avait-il bien mémorisé sa feuille de route ? La famille avait formulé une demande précise. Les cendres devaient être dispersées au large, là où les côtes ne sont plus visibles. Je m’empressai de venir à la rencontre de la jeune femme pour lui tendre la main qu’elle attrapa avec douceur.

— Je ne savais pas que vous pilotiez ! s’exclama-t-elle, visiblement ravie de me revoir.

— Alors, ce qu’on raconte aux petits enfants, c’est vrai ? lui demandai-je en pointant du menton le récipient dont je devinai le contenu, les gens qui meurent montent au ciel ?

Elle se mit à rire, charmée par ce trait d’humour. La journée commençait bien. L’entrepreneuse des pompes funèbres ressemblait à un ange vêtu de noir. Mon ami souriait, ravi de lui prêter ses ailes métalliques. J’allais me retrouver seul, tapi au fond du hangar, mangé par l’obscurité pendant qu’ils flirteraient avec les nuages. Le défunt dans son urne devenait l’entremetteur involontaire de cette rencontre. Je devais trouver un moyen de retarder le décollage.

— Tout est prêt ? lança-t-elle à Bruno qui m’adressa un clin d’œil discret.

— C’est mon jour de chance, me chuchota-t-il, avant d’élever la voix : Je vais vérifier les points de contrôle et nous pourrons décoller dans dix minutes. Tu me prêtes ton stylo, Marc ?

— C’est que je suis désolé, mais non, je ne peux pas, bafouillai-je. C’est mon stylo porte‑bonheur. Rien ne peut m’arriver tant que je le garde avec moi. Je sais, c’est idiot mais je suis superstitieux, tu me connais.

— Vous dormez avec ? me demanda-t-elle, ironique.

— Oui, je le garde toujours près de moi. Je suis un peu poète, vous savez, j’ai besoin de noter les mots qui me passent par la tête, même en pleine nuit.

— Oui, bien sûr, c’est ce qu’on dit, seuls les écrits restent, répliqua-t-elle irritée.

— Marc ! Allez, sois sympa, quoi ! s’impatienta Bruno. On a des horaires à respecter, tu le sais bien. File ton bic à la demoiselle et on n’en parle plus.

— Je ne vous croyais pas si puéril, Marc, s’énerva-t-elle. Faites un effort, j’ai un planning chargé moi aussi !

— N’allez pas me faire croire que les défunts meurent d’impatience de vous rencontrer ! répliquai-je.

— Très drôle ! Bon, on n’a plus de temps à perdre.

Et d’un geste autoritaire, elle m’arracha le stylo des mains et le tendit à Bruno.

— Faites ce que vous avez à faire et qu’on en finisse, lui ordonna-t-elle.

Impossible de lutter. Je ne pouvais pas continuer à me comporter comme un petit garçon possessif.

— Vous pourriez dire « merci » lançai-je pour me rattraper. Mais je vous préviens : je ne bougerai pas d’ici, je vous attendrai … pour le stylo.

— Comme vous voudrez. Les courants d’air vous tiendront compagnie, à moins que ce ne soit des âmes perdues et en colère, qui sait ?

Quand le biplace blanc atterrit enfin deux heures plus tard, l’ange noir se dirigea droit sur moi, et sur un ton faussement désolé, s’exclama :

— Je dois vous dire que votre ami Bruno a malencontreusement laissé tomber votre précieux stylo dans les airs, en même temps que les cendres. Mais rassurez-vous ! Il recevra la bénédiction des dieux du vent et de la mer. Éole et Poséidon en prendront bien soin, croyez-moi. Personne d’autre ne posera ses pattes sur votre cher stylo.

Je ne trouvai rien d’autre à dire que cette déclaration enfantine :

— Puisque c’est comme ça, je rentre chez moi.

Dépité et en colère, je quittai l’aérodrome sans me retourner. Il me semblait entendre leurs rires, à peine couverts par le grincement de la porte métallique qui se refermait sur mes défuntes espérances.

© Emma Blue

Publié par Emma Blue

Auteure de J'irai souffler sur tes cendres

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