Atelier d’écriture – 12/2021

Journal de bord d’une gardienne de phare

La première fois que je l’ai vu, il se dressait dans la nuit noire, entre mer et ciel, entre danger et solitude. J’avais dans la bouche le goût du sel et de la peur. L’eau glacée me transperçait la peau. Dieu sait comment j’ai réussi à tenir, agrippée à ce tronc d’arbre, à la merci des éléments. Comme une statue de pierre, le phare s’élevait haut vers les étoiles pour me donner l’espoir de croire que rien n’était perdu, même quand les vagues tentaient de m’aspirer au creux de leurs entrailles. Du visage de celui qui m’a tendu la main au petit matin, je n’ai rien retenu, comme si ce n’était pas un homme, mais le phare lui-même qui m’avait recueillie.

La première chose que j’ai comprise, c’est ceci : Le phare ne s’adresse pas aux hommes comme il s’adresse aux femmes. Aux marins, il lance des avertissements, tandis qu’aux femmes il crie : « Accroche‑toi ! » C’est pour cela que j’ai gardé les yeux ouverts et que j’ai tendu mon bras vers le flot de lumière qu’il me jetait par intermittence, comme une corde. J’ai su qu’il me sauverait. C’est comme ça que mon histoire d’amour avec le phare a commencé. Car comment pourrais-je qualifier autrement cette rencontre ? Unique survivante d’un naufrage depuis oublié, je suis devenue la réfugiée. J’étais trop choquée pour reconnaître la main charitable qui me confia l’imposante clé de ce royaume solitaire. Ce que je sais, c’est que dans cette tour édifiée par des mains d’hommes, on m’a mise à l’abri, d’autres mains, d’autres hommes. Tous les deux, seuls contre tous. Contre les flots qui se jettent à l’assaut des parois dans un vacarme terrifiant, pirates infatigables à l’abordage de mon cœur, jusque-là sans abri. Jour après jour, j’ai appris à cohabiter avec la solitude, le désœuvrement et la contemplation. J’aime tenir la rampe rouillée et gravir l’escalier en colimaçon jusqu’au sommet, les yeux fermés, sentir la pierre sous mes pieds nus, faire le tour de la galerie, m’y étendre les jours de beau temps et me laisser flotter dans le bleu du ciel, bercée par le cri des goélands. Cela fait si longtemps que le phare a été déserté. Il est devenu ma terre d’asile.

Je poursuis ce journal abandonné par un prédécesseur d’un autre temps. Mais quels souvenirs le phare désire-t-il conserver de notre histoire ? Les marées, les nuits de tempête, le rythme des battements de mon cœur ? J’ai essayé de transcrire chaque jour le paysage, les nuances de bleu, de gris, de noir, le mouvement perpétuel des nuages dans le ciel. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence : cela était impossible tant ce paysage éternel change à chaque instant. Insaisissable comme l’écume. Il ne se laisse pas emprisonner sur une feuille de papier. Voilà que je suis saisi par la peur du néant. Ce vide à combler. Alors je trace des mots qui parlent de moi, de mon histoire, de ce que j’arrive à saisir de ce paysage intérieur tout aussi mouvant, des émotions qui s’y bousculent. Sans doute que vous ne les comprendrez pas. À vos yeux, ils resteront des dessins, de l’art abstrait, digérés par le ventre du phare. Et cela me va. Je sais que la seule question qui vous hante c’est : comment peut-on vivre dans la solitude et l’isolement le plus total ?

Il faut rester ici nuit et jour pour comprendre que le silence et la solitude n’existent pas. Des cormorans nichent sur les rochers. Ça crie, ça piaille. Ils m’observent du coin de l’œil, moi la réfugiée. Les cloportes de mer profitent de mon sommeil sur le vieux matelas pour grignoter mon territoire. Le bruit des vagues, les lames qui lèchent le récif. Les crocs de la mer. Parfois, au petit matin, quand la marée est basse et que je peux ouvrir la porte du phare, je découvre qu’on m’a apporté du ravitaillement, une bouteille de gaz, de l’eau potable. On veut que je tienne bon. Qui ? Je n’en sais rien.

Ce phare n’a plus besoin de gardien, c’est lui qui me protège. Je suis en garde exclusive. Un jour, j’en sortirai grandie. Plus forte. Il m’aura appris à résister aux vents et aux marées, à ne plus craindre les colères du ciel. C’est pour cela que j’écris. Pour tenir et me fixer. C’est cela le plus étrange : ces lignes et ces courbes, ces déliés qui resteront pour vous des traces noires sur du papier usé, ce sont mes bouées de sauvetage et mon salut. En écrivant ici dans ma langue maternelle, dans cet alphabet si différent du vôtre, je retrouve le lien vers ma terre d’enfance. C’est l’unique ambition de ce journal de bord. Partir n’est plus une obsession. Le phare a réussi à me garder collée à lui comme une balane.

© Emma Blue

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Publié par Emma Blue

Auteure de J'irai souffler sur tes cendres

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